Tradition équestre au Ladakh

Les cavaliers des cimes


Sur les hauts plateaux ladakhis du Changtang où la tradition équestre se perpétue depuis plus de 800 ans, le nouvel an tibétain est l’occasion pour ces cavaliers et leurs montures de défiler dans leur plus bel apparat et de s’affronter lors d’une course épique ; le Chipgyuk

Vincent Eschmann Photography 2019

 
 

Un épais nuage de poussière s’élève au loin. Au travers, des silhouettes mystérieuses se dessinent progressivement. Soudain, fendant l’air, une horde de cavaliers s’échappent de cette tempête pour charger poings levés, un objectif lointain.
Au même instant, la quiétude de cette paisible après midi est brutalement rompue par des hurlements guerriers rythmés par le galop effréné de leurs chevaux.
La course annuelle du Chipgyuk a commencé, dans la plus grande dans le plus grand respect des traditions nomades ladakhis.

Alors que le soleil tente péniblement de réchauffer l’air de cette froide matinée d’hiver, Dawa Thipsa s’atèle déjà à la préparation de son cheval, parqué dans l’enclos de pierre à l’arrière de sa maison. Autour de lui, des sommets enneigés de plus de 6000m déchirent le ciel bleu du Ladakh. Lungta Kyangpo, ou petit sauvage, sera son partenaire pour le Chipgyuk. Son inexpérience et sa fougue n’effraient pas Dawa qui malgré son jeune âge est un remarquable cavalier. Pour l’occasion, son cheval est orné de parures brodées de motifs bouddhistes aux vives couleurs et d’une sellerie finement travaillée de bois et de cuir.

Dawa habite le village montagnard de Gya. Ce petit hameau d’une centaine de maisons à l’architecture traditionnelle se situe dans la partie sud est du Ladakh. Sur les hauts plateaux du Changtang, à plus de 4500m d’altitude, ces terres minérales et hostiles étaient jadis habitées pas de nombreuses communautés d’éleveurs nomades Changpa. Ce mode de vie pastoral a pratiquement disparu et les populations se sont progressivement sédentarisées pour pratiquer l’agriculture. Les saisons sont très marquées dans cette région reculée où les étés doux font place aux hivers rudes avec des températures parfois extrême de -40° C.

Les préparatifs terminés, Dawa retrouve ses compagnons de course dans la maison du Goba, le chef du village, pour une cérémonie de bénédiction. En échange d’offrandes d’argent et de nourriture, un point de beure est posé au milieu de front pour apporter chance et prospérité. Ce rituel est l’occasion pour les Apo Api, personnages masqués représentant les anciens esprits du village, d’effectuer une danse au rythme des instruments traditionnels.

Quelques temps après, les cavaliers se remettent en scelle pour défiler dans les étroites ruelles du village en direction de la grande Gompa afin d’honorer le Bouddha et les dieux protecteurs. Après les prosternations et prières d’usages, une grande procession se forme sur le chemin sinueux en direction des hauteurs. La haut, posé sur une crête dominant la vallée, un édifice sacré est le lieu de résidence de Tambin, l’esprit des chevaux. Une cérémonie orchestrée par le grand Lama est alors donnée en l’honneur des participants. A cette occasion, des offrandes ont été spécialement réalisées pour satisfaire le grand esprit. Dans une ambiance de fête, des chants et des danses rythment la cérémonie où les participants sont tour à tour bénits et protégés du mauvais esprit.

Tambin ayant été honoré, les cavaliers sont maintenant prêts pour le Chipgyuk.

L’origine de cette course équestre remonte au 12eme siècle sous le règne du Roi Gyapatchou qui a fait de Gya la capitale d’un petit royaume. Le Chipgyuk est la version moderne du Ghadak, une compétition équestre pratiquée par les nomades de la région lors de grands rassemblements. Lancé au galop, les cavaliers avaient pour objectif d’attraper une écharpe posée au sol pour marquer des points et prouver leur adresse. Mais les tensions géopolitiques entre la Chine et l’Inde ont rendu ces régions instables et les manifestations ethniques sont aujourd’hui difficiles à organiser.

Pendant des siècles, le cheval était utilisé comme moyen de transport pour se déplacer dans ces territoires au relief escarpé. Une piste a progressivement désenclavé cette région pour devenir une route carrossable dans les années 2000 et apporter de ce fait de grand changement dans les modes de vie de ces communautés.
Progressivement, la voiture ainsi que l’électricité ont fait leur apparition, reliant désormais les villages archaïques du Changtang au reste du Ladakh.
Malgré ces changements, le cheval demeure le meilleur moyen d’arpenter les chemins montagneux et d’accéder aux vallées reculées. De plus, l’emploi d’outils mécaniques restant marginal, la force des équidés est toujours utilisée pour les travaux agricoles et le transport.

Les chevaux se sont parfaitement adaptés à ces régions montagneuses aux hautes altitudes. Leur stature basse et leur corpulence trapue leur permettent de résister au grand froid et d’arpenter avec aisance les pistes difficiles.
Ces populations d’anciens nomades ont gardé un grand attachement aux chevaux qui font aujourd’hui partie intégrante de la vie de la communauté. Ainsi, une fois par an, le Chipgyuk est l’occasion d’honorer les anciennes traditions équestres et d’honorer le grand Tambin.

Les habitants du Changpa sont fières de leur histoire et du lien qui les uni aux chevaux. Malgré un regard tourné vers l’avenir et le développement, ils continuent à perpétuer les traditions nomades. Ces pratiques sont encore aujourd’hui fortes et respectées de tous. Mais la pression touristique croissante associée au développement rural de ces régions risquent de transformer le patrimoine culturel et identitaire de ces communautés en simple folklore.